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Monet, Cézanne et la fabrique du goût et de la popularité

Frank Cierpial, un guide touristique à Paris explore comment le goût artistique se construit, avec une question en trame de fond — pourquoi Monet est devenu célèbre alors que Cézanne est resté méconnu ?


Avant même de connaître quoi que ce soit à l’art, j’avais déjà entendu le nom de Claude Monet. En tant que professionnel du tourisme et guide, je m’intéresse beaucoup à ce qui pousse les voyageurs à faire certains choix. Je n’ai pas toujours travaillé dans l’hôtellerie, et je me sers souvent de mon propre parcours comme exemple. J’ai essayé de me remémorer le moment précis où j’ai entendu le nom de Monet pour la première fois. Lors d’un de mes derniers voyages aux États-Unis, j’ai réalisé que ça aurait pu être n’importe où. Il y avait une statue de Monet au centre-ville de Westfield, au New Jersey, tout près de l’endroit où j’ai grandi et pris des cours de chant. Si on y prête attention, Monet est partout aux États-Unis. Il est presque aussi synonyme de la France que la tour Eiffel. Monet nous a offert une nouvelle façon de voir la lumière, qu’elle traverse les arbres de Giverny ou qu’elle éclaire la toute nouvelle gare Saint-Lazare. Alors que Monet porte le titre de père de l’impressionnisme, Paul Cézanne, lui, s’est vu attribuer le titre de « père de nous tous » par Picasso. En tant que guide, amoureux de la vie, de la France et de la découverte, je me demande pourquoi le père de l’impressionnisme est plus révéré aux États-Unis que celui que Picasso et d’autres ont surnommé le père de nous tous.

Découvrir Cézanne à Aix-en-Provence


J’ai entendu le nom de Paul Cézanne pour la première fois lors d’une excursion à Aix-en-Provence, alors que j’étudiais à l’étranger en 2010. Si je n’avais jamais mis les pieds dans cette petite ville pourtant si captivante, je n’aurais peut-être jamais su qui il était. Je n’ai pas retenu grand-chose de lui à l’époque. Découvrir Aix pour la première fois est presque aussi stimulant que découvrir Paris. Les teintes de soleil liquide de son architecture et les parfums de la Provence peuvent d’abord submerger les sens. Son nom est pourtant resté gravé en moi, et plus tard, lorsque j’ai travaillé dans la région, j’y repensais chaque fois que je passais devant la montagne qu’il n’a cessé de peindre. En amorçant mes recherches pour créer un nouveau parcours guidé, je suis tombé sur une seule adresse qu’il avait occupée à Paris — et cette découverte m’a entraîné dans un vrai terrier de lapin qui m’a donné une toute nouvelle appréciation de Cézanne et de la vie qu’il a menée dans la capitale. C’était une histoire que je me sentais appelé à raconter, comme si elle m’attendait depuis toujours. Et après d’innombrables heures de travail, de recherches, de lecture, un voyage à Aix qui s’est terminé par une visite au cimetière Saint-Pierre où je lui ai apporté des fleurs… quelqu’un m’a demandé « … pourquoi je passais autant de temps et d’énergie à bâtir un parcours autour d’un peintre d’Aix, à Paris ? »

Le goût est-il vraiment un choix ?

Être guide touristique professionnel, c’est savoir équilibrer la passion avec l’art de raconter des histoires que les gens ont envie d’entendre. Si ce parcours avait porté sur Monet, la question aurait probablement été très différente. Monet est, sans contredit, un nom beaucoup plus familier aux États-Unis que Cézanne. Les Américains affluent à Giverny pour voir les nymphéas. Ils sont beaucoup moins nombreux à se rendre jusqu’à la montagne Sainte-Victoire pour voir la muse de Paul. La question qui me revient sans cesse, cependant, c’est de savoir si les gens se sentent réellement inspirés par Monet, ou si ce choix avait déjà été fait pour eux bien avant même leur naissance. Comme le disait Miranda Priestly à Andy dans Le Diable s’habille en Prada à propos de son chandail bleu cérulé — qu’elle croyait avoir choisi librement sur un présentoir de soldes, alors qu’en réalité, ce choix avait été fait pour elle par l’industrie de la mode, à son insu. Selon l’historien de l’art Robert L. Herbert, dans son essai « Cunning Claude Monet », c’est exactement ce que confirme le cas de Monet.


Comment Giverny est devenu une icône touristique

Je ne suis pas moi-même historien de l’art — je suis un guide qui est tombé dans un terrier de lapin et qui en est ressorti passionné. Tout ce que j’avance ici repose sur de vraies recherches, y compris l’essai de Herbert, mais je préfère vous renvoyer à la source plutôt que de prétendre posséder sa profondeur de connaissance. Ce que je peux vous dire, c’est ce que ces recherches m’ont permis de comprendre : entre les deux guerres mondiales, les historiens de l’art ont observé que l’influence de Cézanne, notamment à travers le cubisme, a dominé le goût critique d’une façon que celle de Monet n’a pas connue. Claude a fait un retour en force après la guerre, et dès les années 1960, il était devenu le visage de « l’impressionnisme ». Depuis, Monet est devenu une figure centrale du tourisme français. La toute première scène dialoguée de Minuit à Paris se déroule à Giverny. Son domaine a aussi été mis en vedette dans Emily in Paris. Puisque Monet était le seul impressionniste dont les gens entendaient parler, un grave malentendu s’est installé sur ce qu’était réellement l’impressionnisme, presque comme si tous les peintres impressionnistes avaient simplement suivi Monet.


Ce qu’était vraiment l’impressionnisme

C’était pourtant loin d’être vrai. Prenez Gustave Caillebotte, lui aussi impressionniste — mais comparez son œuvre à celle de Monet, et vous verrez deux peintres complètement différents. Monet poursuivait la complexité de la nature, jouant avec la lumière et le mouvement. Caillebotte, lui, était attiré par la vie moderne et l’isolement urbain, ce qu’on ressent clairement dans Temps de pluie à Paris. Les deux avaient aussi des finitions très différentes. La vérité, c’est que le mot « impressionnisme » n’existait même pas encore lorsque ces artistes ont commencé à exposer ensemble. Ils ne suivaient ni chef de file, ni style unique. Ils se sont regroupés pour une seule raison bien simple : le Salon officiel refusait constamment leurs œuvres. C’est tout. Il a fallu des décennies avant que les historiens de l’art ne les rassemblent sous une même étiquette. À l’époque, tout ce que ça voulait vraiment dire, c’était peindre autrement, se rebeller contre les règles que tout le monde suivait.


Pourquoi j’ai créé ce parcours

Tout au long de mon parcours à l’école hôtelière en France, de mon stage en Pologne, puis de ma carrière comme concepteur de voyages spécialisé en France, et aujourd’hui comme guide à Paris, mon objectif a toujours été d’aider les gens à remettre en question leur façon de voyager en France. Ce n’est pas de juger les gens, c’est d’aider mes clients à donner un sens à leurs goûts pour vivre une expérience plus riche. Ce magnifique pays a accueilli 102 millions de visiteurs en 2025. Chacun d’entre eux arrive ici avec sa propre histoire, à la recherche de quelque chose, prêt à tomber amoureux. J’ai créé Paris With Frank pour raconter des histoires de passion, de création, de lutte, de révolution et de triomphe. Cela ne prend pas toujours la forme qu’on pourrait imaginer. Cézanne, accompagné de son ami Émile Zola, forme l’une des histoires les plus parisiennes qui soient, et Aix-en-Provence ne peut pas revendiquer une propriété exclusive sur Cézanne, quand on considère qu’au moins trois de ses tableaux que je peux confirmer au musée Granet sont en dépôt du musée d’Orsay. Ce n’est pas un texte contre Monet. J’aime Monet. Je vous invite à aller à Giverny et à voir ce qui l’a inspiré. Je vous invite aussi à venir marcher avec moi, si vous trouvez le temps dans votre itinéraire, pour découvrir le père de l’art moderne et son passage à Paris, alors qu’il étudiait les maîtres, loin de la montagne Sainte-Victoire et de cette lumière qu’il aimait tant, cherchant à gagner sa légitimité.

 

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